ALEXANDRA KAWIAK : MADZIMBABWE OU LA FOLIE D’UNE SOCIÉTÉ


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L’œuvre d’Alexandra Kawiak (née en 1984 à Paris) porte un éclectisme technique et matériel assumé et revendiqué. L’artiste jongle aussi bien avec la vidéo, la photographie, les installations ou la couture. La plupart du temps elle ne travaille pas seule, elle collabore avec des personnes rencontrées qui l’aident à donner forme à ses projets. Elle dit : « L’éclectisme de mes formes reflète la complexité des idées que je traite ». Sa réflexion toujours tournée vers l’Autre, soulève trois thématiques essentielles qui sont les mots, les femmes et les échanges Nord/Sud. Kawiak pointe du doigt de manière subtile les travers et injustices de notre société. Une partie de son travail repose sur les mots qu’elle manie avec une grande aisance pour nous faire prendre conscience des malaises actuels.

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Or, le propre de la pensée mythique, comme du bricolage sur le plan pratique, est d’élaborer des ensembles structurés, non pas directement avec d’autres ensembles structurés, mais en utilisant des résidus et des débris d’événements : « odds and ends », dirait l’anglais, ou, en français des brides et des morceaux, témoins fossiles de l’histoire d’un individu ou d’une société.
Claude Lévi-Strauss, La Pensée Sauvage.

      Au départ, il s’agit d’un site archéologique situé au Zimbabwe, constitué des vestiges d’un village ayant évolué entre 400 avant J.C. et son apogée, le XVème siècle. Il est aujourd’hui appelé Great Zimbabwe (ou le Monument National du Grand Zimbabwe pour les francophones). Ce site redécouvert par des commerçants portugais au XVIème siècle, puis par les colons anglais en 1868 est situé à une quinzaine de kilomètres de la ville de Masvingo dans le sud du pays. Vestiges de l’empire Monomotapa régnant sur les territoires du Zimbabwe et du Mozambique actuel, ce village comptait plus de 18 000 habitants au XVème siècle.
Telles des cases traditionnelles, les ruines d’anciennes habitations sont construites à partir d’un empilement de plaques de granit indépendantes, une porte et des aérations dans les toitures font office d’ouvertures.
Une case dénote dans les vestiges de cet étrange village : la case « mad zimbabwe ». Plus grande, plus isolée, en forme d’obus pointé vers le ciel, la case est privée de porte, de fenêtre et de toute ouverture donnant accès à l’intérieur (1). C’est à partir de cette architecture spécifique qu’Alexandra Kawiak a développé une exposition dont le message fort dénonce vivement la politique dictatoriale de Robert Mugabe, l’actuel président du Zimbabwe.
Zimbabwe en langue Shona signifie « la maison de pierre », la grande case est, elle, appelée mad zimbabwe, « la grande maison de pierre ». Le nom anglophone du site archéologique est Great Zimbabwe, reprenant ainsi le nom de la grande case. Alexandra Kawiak y voit là la possibilité d’établir un jeu de mot puisque great (grand en anglais) et mad (« grand » en langue Shona) ont la même signification, à cela s’ajoute la traduction anglaise du mot mad qui signifie fou. Le pays a subi la colonisation européenne et un dur régime d’apartheid depuis 1890. À leur arrivée, les Anglais ont rebaptisé le pays qui devient la Rhodésie, en hommage à Cecil Rhodes. Les archéologues anglais ne peuvent concevoir que des Noirs aient pu construire de tels édifices dont l’ingéniosité est à la fois grande et surprenante. J ; Théodore Bent a produit de nombreux écrits sur le site Great Zimbabwe, pour mieux le faire connaître aux Anglais. Bent a démontré que le village était probablement l’œuvre des Phéniciens. Des théories aux fondements racistes balayées en 1905 grâce au travail de véritables archéologues qui ont prouvé que le village est l’œuvre du peuple Shona dont les descendants vivent en Afrique Australe. Le 18 avril 1980, jour de la libération et de l’indépendance, la Rhodésie devient le Zimbabwe, « la maison de pierre » en signe de revanche sur les préjugés des colons. Une revanche mais aussi un étendard de la fierté nationale, Great Zimbabwe est aujourd’hui considéré comme un emblème national.
Alexandra Kawiak a souhaité approfondir sa réflexion sur le regard que les colons portaient sur l’Afrique. Un regard occidental encore à l’œuvre aujourd’hui. L’exposition est conçue en deux volets : un premier volet sculptural et un second d’ordre documentaire. Elle est à envisager comme la reconstitution d’un site historique à l’image des maquettes présentes dans les musées d’histoire naturelle. La partie sculpturale présente une installation en bois brut qui est la reconstitution d’une case africaine traditionnelle. Elle ne comporte ni porte ni fenêtre comme la case mad zimbabwe. Une passerelle en bois brut permet au spectateur de prendre part à l’installation et d’atteindre le toit de la case afin de pouvoir observer son intérieur. Il y a là une dimension voyeuriste revendiquée par Alexandra Kawiak qui y voit une métaphore de l’acte colonial : le Blanc observe de haut le Noir. Au centre de la case est disposé un magnétophone diffusant un cours de langue Shona, le spectateur peut alors entendre la voix de l’artiste répétant des phrases a priori anodines mais évidemment suspectes « Aidez moi », « Ma maison est plus petite que la vôtre », « Je suis noir » etc. Une œuvre vidéo est également projetée sur les parois du cylindre. L’artiste est allée à la rencontre de la petite communauté zimbabwéenne installée à Paris. Kawiak leur a proposé de dessiner sur une première feuille l’architecture extérieure de leurs maisons natales et sur une seconde feuille un objet leur rappelant le plus le Zimbabwe. Sur la base de souvenirs douloureux, ces exilés politiques doivent faire appel non seulement à la nostalgie de leur pays mais aussi à l’effroi de la période coloniale dans laquelle ils ont pour la plupart grandi. Les dessins sont accrochés en dehors de la case, ils sont le fruit de leur collaboration. La vidéo projetée nous montre les images des hommes et femmes œuvrant à leur mémoire. Des images entrecoupées de vues des chutes Victoria, autre joyau naturel du Zimbabwe. Au même titre que le site Great Zimbabwe, elles sont une fierté nationale. Ces chutes d’eau peuvent être une métaphore de la mémoire qui se déverse et de la violence des souvenirs. Ce qui peut sembler de prime abord être une architecture stérile devient, au fil du cheminement du spectateur, une vision acerbe de la situation actuelle au Zimbabwe. Alexandra Kawiak poursuit ici sa longue réflexion sur la situation des personnes migrantes et sur les rapports entre le Nord et le Sud.

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