CATHY BURGHI /// Des-bordada


Conjointement à l’exposition Scrambled de Jessica Lajard,la Galerie Bendana-Pinel présente le nouveau projet de Cathy Burghi (née en 1980, Uruguay). L’artiste débute sa carrière par la peinture et le dessin, où déambulent des femmes ensanglantées, des corps hybrides et des modules habitables abstraits. Sur la toile et le papier, elle a donné forme à un univers troublant où cohabitent l’expérience féminine, une poésie intime, une réflexion sur l’exil et le foyer. Innocence et cruauté s’articulent autour d’une conception personnelle de la féminité et du refuge. Elle jouit aujourd’hui d’une reconnaissance montante, tant en France qu’en Uruguay, et fait ses premiers pas sur la scène parisienne en nous invitant à entrer dans son univers mystérieux et fascinant.

Parce que la notion de dualité est envisagée comme le fil conducteur d’une partie de sa démarche plastique, innocence et cruauté s’articulent autour d’une conception personnelle de la féminité et du refuge. Ainsi, à travers une œuvre protéiforme, elle traite de l’identité, de l’exil, de la maternité, de la douleur vécue dans la chair et du déchirement animés par les passions humaines Une réflexion puissante à laquelle s’ajoute des interrogations envers tout ce qui se rapporte aux idées de la maison pensée comme un espace pour se protéger des agressions extérieures, abriter son corps au sein d’un foyer, un endroit rassurant, apaisant. Son œuvre trace le parcours difficile qui mène vers ce sentiment d’apaisement auquel elle tend. Ce qui explique pourquoi ses dessins contiennent une certaine brutalité, non pas dans la forme, qui elle est empreinte d’une finesse et d’une subtilité piquante, mais dans ce qu’ils traduisent. Une brutalité qui va peu à peu s’estomper au fil de ses broderies et œuvres souples. Grâce à l’aiguille, les femmes burghiennes s’extraient du support, les points leur confèrent une nouvelle vitalité. L’artiste tâtonne et bouscule son identité de femme, ainsi que son propre déracinement.

Le titre de l’exposition repose sur un jeu de mot, desbordada en espagnol renvoie non seulement au fait d’être littéralement débordé, envahi, mais aussi au verbe bordar, broder. Il synthétise l’énergie de l’artiste, à la fois bouillonnante et douce. Elle a fait le choix de la broderie depuis quelques années pour réaliser ce qu’elle nomme des dessins sur fil, des broderies de petits formats exécutées à même la toile. L’exposition comporte une vingtaine de broderies, un dessin grand format et une installation tridimensionnelle intitulée Des-Bordada. Le titre fait donc écho à l’œuvre, une maison blanche suspendue dans l’espace. Une maison textile, sans ouverture, opaque, reposant sur un lit organique, une forme tubulaire rosée, molle rappelant celle des intestins. Une maison figée, entre la vie et la mort. Le corps sort de lui-même, il est fragmenté et rejeté à l’extérieur de ce qui devrait l’abriter, le contenir et le protéger. L’œuvre en trois dimensions est associée à un dessin, où l’amas organique se confond avec les corps de deux femmes dont nous percevons uniquement les jambes nues terminées de souliers à talons. La féminité est soulignée par un attribut socialement assigné aux femmes, à la séduction. Nous notons que les intestins forment un masque inquiétant puisqu’ils recouvrent leurs visages et leurs torses. Elles sont ainsi rendues anonymes et universelles. Le trait est minimal, seuls les contours et la couleur importent. L’œuvre de Cathy Burghi repose sur une réflexion plastique autour de motifs fétiches : la maison, le corps féminin, les figures doubles, l’œuf, le masque ou encore l’oiseau. Chaque motif traduit non seulement l’expérience personnelle de l’artiste, en tant que femme, mais aussi son statut d’exilée. La maison est le symbole du foyer, du chez soi, que l’artiste apprivoise et tente de s’approprier. Des-Bordada symbolise une situation d’inconfort et de recherche d’harmonie entre le corps et son abri.

J’ai laissé ma vie de fille, de sœur, d’amie pour construire une vie amoureuse ici en France. Je me suis mariée quelques mois après mon arrivée dans un complet anonymat. Je suis en train de construire une nouvelle étape de ma vie avec d’autres codes, dans un autre pays où l’espace et la propriété privés sont privilégiés. Ces changements m’ont poussée à faire un vrai travail d’introspection. Maintenant j’existe dans deux lieux distants, je suis une femme divisée et parfois dédoublée en train de se construire et de se déconstruire.[1]

Les dessins au fil sont techniquement en contradiction avec les dessins sur papier. Le temps de réalisation n’est pas le même. La spontanéité du dessin au crayon est contrebalancée par la broderie qui, elle, demande patience, persévérance et concentration. Une technique de résistance contre les besoins aveugles réclamés par notre société actuelle qui réclame toujours plus et toujours plus vite. Cathy Burghi ralentit ce rythme effréné et prend le temps de la contemplation. La série Notre Sang prolonge sa réflexion sur la dualité féminine qu’elle met en scène, des corps dédoublés, siamois, elle et l’autre, l’enfant et l’adulte, la fille et la femme. Elle précise : « Elles se battent contre elles-mêmes, elles cherchent à prendre en main leur existence, à passer à l’action. » Un duel douloureux et éprouvant s’offre à nos yeux impuissants. Si le caractère violent des dessins est atténué par le style, les choix chromatiques et la technique, le sang joue un rôle important. Il lie les deux corps et contient différentes interprétations car « le sang c’est aussi la santé, la vie, la fertilité, la maternité, les liens familiaux, la naissance, la douleur et le danger. »

Il nous faut enfin souligner la récurrence des masques, qui occultent et protègent, les visages des femmes burghiennes. Il s’agit de portraits de femmes privées d’identité définie qui interpellent avec (im)pertinence et poésie la condition féminine, dont elle extrait des notions essentielles, complexes et déconcertantes. Ces femmes forment finalement un autoportrait éclaté de l’artiste. Chaque corps, chaque architecture et chaque symbole nous parlent de son expérience, de ces tiraillements et de ses interrogations. Derrière les masques dessinés et textiles, Cathy Burghi dissimule son intimité, ses doutes et ses convictions.

Julie Crenn

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Exposition Cathy Burghi – Des-bordada, du 10 mars au 28 avril 2012, à lala Galerie Bendana-Pinel (Paris).

Plus d’informations sur l’exposition : http://bendana-pinel.com/

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.cathyburghi.fr/

A l’occasion dela Journée Internationaledela Femme, l’UNESCO présente une série d’expositions entièrement consacrées aux femmes artistes. Dans ce cadre vous pouvez découvrir le travail photographique et dessinée de Cathy Burghi.

Exposition Artistes Uruguayennes (Rita Fischer, Elena Porteiro, Cathy Burghi et Charo Alvarez), Salle Miro III, du 8 au 16 mars 2012, àla Maisonde l’UNESCO (Paris).

Plus d’informations : http://www.unesco.org/new/fr/no_cache/unesco/events/unesco-house/?tx_browser_pi1%5Bplugin%5D=54773&tx_browser_pi1%5BshowUid%5D=5776&cHash=4aeb639cc7.

Exposition Cathy Burghi – Errencia, du 2 mars au 1er avril 2012, à l’espace culturel Kavlin (Montevideo-Uruguay).

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.centroculturalkavlin.org/exposicion/12/

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/03/09/cathy-burghi-des-bordada/.

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[1] Toutes les citations de Cathy Burghi sont extraites d’un entretien avec l’artiste, 2011.

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