EXPOSITION [Commissariat] /// Sans tambour ni trompette – Cent Ans de Guerres /// La Graineterie [Houilles]


2

On les sent tout petits, tout petits, en face de cette épouvantable chose, les uns le bras sanglant, d’autres le soulier déchiqueté avec un trou rouge, et ils passent devant les autres tranchées, boitillant mais pas pleurards. Pour la plupart, ils sont courageux, peut-être aussi songent-ils avec effroi que les voilà encore bien partagés et que d’autres sont restés dans le trou et qu’on les enterrera demain…

 Maurice Maréchal (Lettre datée du dimanche 27 septembre 1914) – Paroles de Poilus.

 En relisant les lettres et les notes des soldats de la Grande Guerre, ceux que l’on nomme Les Poilus, j’ai été touchée par le récit du quotidien violent et harassant de ces hommes jetés aux feux de la guerre. J’ai aussi repensé aux histoires de guerres racontées par mon grand-père, par ma grand-mère ou par leurs amis. Des histoires avec lesquelles j’ai grandi. Des histoires qui constituent aujourd’hui une mémoire collective. Sans tambour, ni trompette est une manière de commémorer la Première Guerre Mondiale. Pourtant, nous n’avons pas souhaité nous cantonner à une seule guerre. Avant et depuis 1914, la guerre est omniprésente dans nos sociétés. Endémique et plurielle, la guerre est indissociable de la nature humaine. Elle revêt différentes formes : conquêtes, génocides, guerre militaire, révolutions, crises. Qu’elle soit de nature territoriale, identitaire, ethnique, économique ou religieuse, elle marque tous les continents. L’humanité est en conflit permanent.

 Si l’exposition ne se propose pas de revenir sur une histoire complète des guerres dans le monde, elle est motivée par la violence d’un constat : la guerre s’inscrit dans un mouvement d’éternel retour où les leçons de l’Histoire ne sont jamais retenues. Les œuvres de Giulia Andreani, Marcos Avila Forero, Damien Deroubaix, Sandra Lorenzi Léa Le Bricomte, Emeric Lhuisset, Radenko Milak, Lionel Sabatté, Mathieu Pernot et Erwan Venn apportent un regard singulier sur les guerres passées et les guerres en cours. Ils participent à la survie et à la transmission d’une mémoire collective en soulignant des problématiques complémentaires. Ainsi, Damien Deroubaix sonde les affres de la nature humaine : sombre, violente, brutale. Par le dessin, la peinture et la sculpture il restitue l’innommable. Giulia Andreani travaille à partir d’images d’archives liées à l’histoire européenne. Transposées sur la toile ou le papier, elles sont remaniées et interprétées. La dimension documentaire est atténuée au profit d’un positionnement critique. En filigrane des représentations militaires, elle étudie l’histoire des femmes : leurs rôles, leurs statuts, leurs conditions et leurs combats. Sandra Lorenzi récolte les cartes postales envoyées du front par les soldats prisonniers des tranchées. Par un geste de censure, elle prélève le champ lexical guerrier pour poser la question de la reconstruction mémorielle et sociétale. Dans une forêt de la Meuse, Lionel Sabatté déterre les souches d’arbres centenaires meurtris. Les souches génèrent une symbolique forte liées à la Bataille des Frontières menée en 1914. Une histoire à laquelle l’artiste hybride des têtes de créatures hurlantes oscillant entre le dernier cri et celui d’une renaissance.

 Radenko Milak revient sur les images des procès des principaux responsables de la Guerre de l’Ex-Yougoslavie (1992-1995). Les images en noir et blanc transposées à l’encre sur le papier, indiquent un besoin fondamental de justice et de réparation. Erwan Venn manipule les photographies réalisées par son grand-père entre les années 1920 et 1960. De son parcours visuel, il ne reste plus que les uniformes et les vêtements de fantômes évanouis. Les images pointent du doigt l’histoire trouble d’un homme qui a fait le choix de la Collaboration. Léa Le Bricomte s’approprie les munitions et les décorations liées à la Seconde Guerre Mondiale. Grimés de roulettes ou de plumes, les balles et rockets font office de jouets. Tous les enfants jouent à la guerre. Les médailles accolées les unes aux autres perdent leur fonction et basculent vers une lecture absurde. Marcos Avila Forero s’est rendu dans le village de Zuratoque en Colombie pour y rencontrer des familles déplacées par le conflit armé. Leurs témoignages sont incarnés par dix paires d’alpargatas (chaussures traditionnelles) réalisées à partir de sacs de jute où étaient restitués leurs récits par écrit. La parole, l’écriture et la gestuelle des personnes déplacées renvoient à un conflit interne débuté dans les années 1960. Mathieu Pernot a suivi les destins de migrants Afghans exilés en France. Si les photographies des corps emmitouflés couchés au sol attestent d’une déshumanisation violente, les lettres et les notes en révèlent l’éclat et toute la richesse. Emeric Lhuisset arpente les terrains de guerres ou de révolutions armées. Entre l’Irak, la Syrie et l’Ukraine, il procède à un travail de rencontre avec les combattants issus de groupes de guérilla. Ses photographies s’écartent volontairement des images photo-journalistiques au profit de mises en scène et d’une théâtralisation de la guerre.

 Les dix artistes de l’exposition puisent dans les archives, les traces des conflits, mais aussi dans un imaginaire symbolique lié à la guerre, proche ou lointaine. Ils partent à la rencontre des lieux, les images et les individus qui l’ont traversée et qui la vivent aujourd’hui. Sans visée documentaire, ils partagent des histoires pour mettre en lumière la persistance des champs de batailles. Parce qu’ils luttent contre l’indifférence, l’ignorance et l’oubli, ils sont chacun portés par un souci de restitution, de conservation et de partialité de la Mémoire. La première partie du titre de l’exposition, Sans tambour, ni trompette, est extraite de La Marche des Tirailleurs, un chant militaire fièrement déclamé par les Tirailleurs Algériens pendant la Guerre Franco-prussienne de 1870. La mémoire des Tirailleurs, venus du continent Africain pour se battre aux côtés des soldats Français, est aujourd’hui blessée par un manque de reconnaissance. Parce que l’Histoire doit être transmise dans sa totalité, la commémoration implique aussi une résistance et un engagement contre les récits mutilés.

—————————————————————–

Sans tambour, ni trompette – Cent Ans de Guerres

La Graineterie, Houilles (Accès : RER A / 15 minutes de la station Châtelet)

Commissariat / Maud Cosson & Julie Crenn

13 septembre – 9 novembre 2014

http://lagraineterie.ville-houilles.fr/

++ Communiqué de Presse / DPsanstambournitrompette

A ECOUTER /// Les Carnets de la Création /// France Culture /// http://www.franceculture.fr/emission-les-carnets-de-la-creation-julie-crenn-curatrice-exposition-sans-tambour-ni-trompette-cent

A LIRE /// Compte rendu de l’exposition par Isabelle de Maison Rouge /// ART & /// http://artand-magazine.tumblr.com/

Un commentaire

  1. Ping : A PREMIERE VUE /// FRANCE CULTURE | Julie Crenn

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :