[TEXTE EXPOSITION] YOANN ESTEVENIN – Only the Lonely – Galerie Guido Romero Pierini & Michael Timsit – Paris


Yoann Estevenin Sans titre Pastel, encre et fusain sur papier de bambou vietnamien, 78 x 53 cm (2019)

Maybe tomorrow

À new romance

No more sorrow

But that’s the chance

You gotta take

If your lonely heart breaks

Only the lonely

Roy Orbison – Only the Lonely (1961)

Les figures dessinées et sculptées par Yoann Estevenin semblent ne pouvoir apparaître et évoluer qu’à la nuit tombée. On rencontre ainsi une vampire teintée d’une lumière bleue, une none dont la soutane relevée ne cache plus la culotte rosée et les genoux blessés, une jeune personne vêtue d’un poncho rouge et blanc avance sur le dos d’un cheval bleu et massif, une femme nue à la peau jaune est crucifiée, tandis qu’une autre femme se dresse pour soulever des drapeaux rouges. Étendu au sol, un boxer, dont les gants rouges sont enflammés, semble proche de la mort. Un corps trans dont la peau est parsemée de coupures ensanglantées. Un être serpent lèche la poitrine d’une femme. Yoann Estevenin déploie une communauté de créatures arrogantes, insolentes et flamboyantes, qui résulte d’un travail de collage. Il collecte en effet des images de fragments de corps, de gestes spécifiques, de positions, d’expressions, de regards. À partir de cette base de corps morcelés, l’artiste hybride les différents éléments pour créer ses personnages. Les papiers sont soigneusement choisis pour leurs qualités, leurs textures, leurs couleurs en demie teintes ou très éclatantes. Si au départ, le dessin est réalisé à la ligne claire, celle-ci tend peu à peu à disparaître dès que l’artiste opère au passage des pastels (en bâtons ou en poudres) et différents outils dont par exemple des tampons de maquillage qui génèrent des passages de couleurs plus doux. Un jaune vif, un rose pâle, un bleu marine, un noir profond. La couleur recouvre la ligne. Une attention particulière est donnée aux regards, aux mains et aux pieds. L’artiste grime, maquille et fringue ses personnages. Inspiré par David Bowie, Nina Hagen ou Klaus Nomi, il augmente les corps de signes, de symboles, de couleurs et de matières. Au fil des œuvres, il construit un vocabulaire plastique. On observe en ce sens la récurrence des flammes, des étoiles, des aigles, des lèvres rouges, des mains griffues, des genoux rougis, des langues tirées, des couronnes et des auréoles.

Yoann Estevenin imagine une situation pour chacun de ses personnages. Le plus souvent l’action n’est pas clairement définie. Il recherche par là un moment entre-deux, une tension qui agit au creux d’un récit qu’il nous faudra fabriquer. Corps amoureux, créatures solitaires, assoiffées et extasiées. Si les situations dépeintes ne sont ni rassurantes ni confortables, elles n’en sont pas pour autant repoussantes. Au contraire, une étrangeté fascinante jaillit des œuvres. L’iconographie de Yoann Estevenin est nourrie de mythologies plurielles, de symbolisme, de cirque, de magie, de rock & roll, d’érotisme, de religion, de sorcellerie, de cinéma et de poésie. Il s’inscrit dans une famille artistique où se croisent les univers de Jean-Luc Verna, Max Ernst, Fernand Khnopff, Egon Schiele, Henri de Toulouse Lautrec, Paul Kindersley, Diane Arbus, Odilon Redon ou encore James Ensor. Les œuvres manifestent une volonté intense de vivre malgré la violence et l’impuissance. Sur son bûcher, une femme à la longue chevelure noire nous regarde et sourit. Les dessins et les sculptures résultent d’une alliance nuancée entre différents sentiments et états : la mélancolie, la transgression, la douceur, l’exaltation, la désinvolture, la jouissance, la sidération, l’indifférence, la délicatesse ou l’intranquillité. L’entre-deux prédomine. Il y a quelque chose d’insaisissable dans l’œuvre de Yoann Estevenin. Entre les genres, entre les âges, entre les époques. Pas d’architecture, pas de paysages, les créatures surgissent du papier et de la couleur. À la fois tragiques et comiques, violent.es et mélancoliques, insolent.es et doux.ces, grimaçant.es et placides, hurlant.es et silencieux.ses, elles installent un trouble. Aucune vérité n’est posée. Bien au contraire, les questions et les doutes se multiplient. L’artiste fouille ainsi le territoire de l’incertitude pour faire apparaître des figures queer – des figures étranges, mais avant tout des figures qui existent librement au-delà des binarités. Elles embrassent tous les états pour vivre pleinement, sans normes ni contraintes. Puisqu’elles sont des hybridations de corps multiples, les figures convoquent l’extravagance, la fantasmagorie, la singularité, l’absurdité et l’irrévérence.

Julie Crenn, septembre 2020


Plus d’informations ici :

https://www.yoannestevenin.com/

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GALERIE GUIDO ROMERO PIERINI & MICHAEL TIMSIT – Paris

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