[EXPOSITION] Marie-Claire Messouma Manlanbien – Weaving the worlds /// Orangerie du Jardin du Luxembourg, Paris

Marie-Claire Messouma Manlanbien

Weaving the worlds

Orangerie du Jardin du Luxembourg – Paris

du 17 au 28 juin 2021

Commissariat : Julie Crenn

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JE ME LIE, AUX CIEUX,

JE ME LIE, AUX MERS

JE ME LIE, AUX TERRES

SOLS. DURS. ARIDES. FERTILES

ET MÊME SEMÉS D’EMBÛCHES

J’Y PÉNÈTRE DE TOUTES LES RACINES

RIZOMMMMMATIQUES

Marie-Claire Messouma Manlanbien – Ainsi dans le silence (2021)

Alors qu’elle est en Californie et qu’elle se forme à l’art du tissage, Etel Adnan écrit en 1968 : « Le corps humain est bien ce métier à tisser, la trame étant ces os qui essaient de tenir debout dans cette illusion qu’est l’espace ; et il y a ce fil perpendiculaire à la trame que l’on appelle le temps, faisant de nous des crucifiés invisibles… […] le vertige vient du fait que l’ont est une tapisserie qu’on ne peut plus défaire et que nul ne peut contenir. »[1] Marie-Claire Messouma Manlanbien amplifie la trame du temps et de l’espace. Elle amplifie son corps qui devient un lieu collectif où sont réunies toutes les formes du vivant. L’artiste place au centre de sa pratique artistique son propre corps. Il est à la fois la matrice et le vaisseau de mémoires, d’époques, de géographies, de cultures, de langues, de contes et de rituels. À l’écoute des mondes, visibles et invisibles – ancestraux, présents et futurs, son corps devient l’outil par lequel elle relie, tisse ou retisse les liens fragilisés, silenciés, rompus, oubliés ou érodés. Les dessins, les performances et les vêtures résultent de gestes précis. Elles contiennent les éléments d’une écriture et d’une langue nouvelle. Celle d’un chant, d’un poème infini, une ode au vivant, au cosmos, au-dedans, aux mers et aux océans, aux femmes, à l’amour, aux esprits.

À l’intérieur du vaisseau des mémoires et des mondes se trouvent les objets du Dja (Dja Yobuè) issus de la société Akan.[2] Ce sont des pierres (yobwé) faites d’or, de plomb ou de laiton. Leurs surfaces sont gravées de formes renvoyant à des chiffres et des lettres. Les objets du Dja appartiennent à des systèmes d’ordre monétaire ou pondéral. Les chiffres et les lettres traduisent aussi une mémoire ancestrale contenue dans les proverbes, les contes, les récits historiques qui circulent de mains en mains, qui sont transmis oralement et selon un héritage matrilinéal. Les poids figuratifs et leur écriture cryptée gardent silencieusement les légendes et les histoires d’une civilisation. Marie-Claire Messouma Manlanbien adopte à son tour le rôle de griot, d’une femme qui déclame, qui parle, qui raconte une histoire plurielle. À travers son corps et sa propre histoire, elle génère des ramifications et tisse celles de ses ancêtres Akan et antillais. Pour cela, elle extrait des formes ou bien des fragments de formes issues des objets du Dja. Elle les transpose dans les vêtures, les tissages, les dessins et les poèmes qui composent une écriture plastique inscrite dans la Relation. « Il n’y a pas que cinq continents, il y a des archipels, une floraison de mers, évidentes et cachées, dont les plus secrètes nous émeuvent déjà. Pas que quatre races, mais d’avant aujourd’hui d’étonnantes rencontres, qui ouvraient au grand large. Elles étaient là, nous les voyons. »[3] Les œuvres fixes ou performées portent une écriture cartographique, rhizomique, spirituelle, cosmique et mythologique. Une écriture qui lie les mondes. « Je pense à cette écriture sacrée que les Indiens du Pérou avaient établie, un système de hiéroglyphes, des symboles ordonnés, structurés, insérés, dans les tissages. Des écritures tissées dans les linceuls accompagnant le défunt ou plutôt lui ouvrant les portes de la mort. […] Le vieux Pérou (comme la vieille Égypte) confiait à des tissus, des bandelettes, le lin le plus pur, le pouvoir de faire passer de la vie à la vie, du visible au sensible, de la certitude à l’absolu.»[4] Les symboles, les matériaux et les gestes participent d’un tissage infini de tout ce qui constitue le corps, l’expérience et l’histoire de l’artiste.

Les formes issues des objets du Dja sont moulées dans le plâtre ou bien découpées dans différents matériaux. Elles sont connectées les unes aux autres par des matières conductrices (notamment du cuivre), des fils brodés ou bien des assemblages. Les vêtures, à la fois tentures, sculptures et vêtements performatifs, comportent aussi des éponges métalliques qui servent à récurer. Leur présence à la fois familière et étrange, fait écho au travail domestique, au travail invisible des femmes. L’éponge, chargée d’assignations patriarcales, est ici réemployée pour sa brillure, sa dangerosité et sa préciosité. Les vêtures contiennent la créolisation, les corps, les voix, les déplacements, les violences, les transformations, des nomades, des exilées, des errant.es, des invisibilisé.es dont l’artiste nous donne à voir et à entendre. « Le différent, et non pas l’identique, est la particule élémentaire du tissu du vivant, ou de la toile tramée des cultures. »[5] Les récits de leurs histoires maillées, entremêlées sont activés et incarnés par la performance. Le corps de l’artiste revêt, relie, traverse, cultive, touche, caresse, transmet, s’irrite, avance, scande et se tient debout. Elle transmet et transcende à la fois les fragments d’une mémoire immémoriale et les manifestations archipéliques d’un corps présent.

« Mes racines s’enfoncent dans les profondeurs du monde, à travers l’argile sèche et la terre humide, à travers les veines de plomb, les veines d’argent. Mon corps n’est plus qu’une fibre. Toutes les secousses se répercutent en moi, et le poids de la terre presse contre mes côtes. »[6] Entité vivante, humaine, végétale, cosmique, organique, Marie-Claire Messouma Manlanbien déclame les récits pluriels d’une histoire contée en étendue qui remonte loin dans le passé et qui s’étend au futur. Les œuvres polysémiques manifestent la nécessité de comprendre et toucher ces temporalités qui nous dépassent, ces géographies archipéliques, ces cris physiques et ces alliances infinies entre ce que nous voyons, ce que nous recueillons et que ce que nous pressentons. L’artiste délivre une poésie politique, sensible, secrète et spirituelle qui nous rappelle à l’en commun pour nous défaire des pensées de la déliaison. « C’est une invitation à sortir de l’entre-soi pour prendre le large, comme condition de notre survie collective. »[7] Les œuvres présentées ensemble constituent le tissage magnétique et composite d’une pensée en constante métamorphose. Entre et parmi les trames de l’espace et du temps, le corps navette de Marie-Claire Messouma Manlanbien déploie un tissage en mouvement.

NOUS ÊTRES

SOMMES RELIÉS DES PIEDS À LA TÊTE

MALGRÉ MA COULEUR MATE, ET LA TIENNE CLAIRE

RELIÉ OUI PAR L’INVISIBLE MONDE

QUE L’IGNORANT REFUSE DE VOIR.

Julie Crenn, Valognes, avril 2021


[1] ADNAN, Etel. La vie est un tissage. Paris : Galerie Lelong, 2016, p.27-28.

[2] Population d’Afrique de l’Ouest située principalement au Ghana, et historiquement en Côte d’Ivoire. La société Akan réunit différents peuples : Abron, Abouré, Agni, Akyé, Anno, Abe, Ashanti, Baoulé, Dinkyra, Fanti, Akwapim, Assin, Akyem, Nzima et bien d’autres encore. Voir : NIANGORAN-BOUAH, Georges. « Symboles institutionnels chez les Akan » in Hommes, 1973, tome 13, n°1-2, p.207-232.

[3] GLISSANT, Édouard. Philosophie de la Relation : poésie en étendue. Paris : Gallimard, 2009, p.27-28.

[4] ADNAN, Etel (2016), p.44.

[5] Ibid, p.29.

[6] WOOLF, Virginia. Les Vagues. Paris : Stock, 1974(1931), p.180

[7] MOUSSAOUI, Rosa. « Entretien avec Achille Mbembe – Réinventer le commun quand tout pousse à la déliaison. » in L’Humanité, 3 novembre 2017.


VUES EXPOSITION ///

Weaving the worlds

Marie-Claire Messouma Manlanbien

Orangerie du Jardin du Luxembourg

Ouverture de l’exposition le 17 juin 2021 / 10h-18h

Commissariat : Julie Crenn

Dates : du 17 au 28 Juin 2021
Vernissage : le 17 juin 2021, 10h – 18h
Lieu : L’Orangerie du Jardin du Luxembourg – 15 Rue de Vaugirard, 75291 Paris
Horaires : 10h00 – 18h00

+ https://www.weavingtheworlds.com/

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