[TEXTE] JULIE CHAFFORT – L’odeur des fauves en nous

L’odeur des fauves en nous – film

L’odeur des fauves en nous

Julie Chaffort

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Have I doubt when I’m alone
Love is a ring, the telephone
Love is an angel disguised as lust
Here in our bed until the morning comes.

Patti Smith – Because the night (1978)

L’odeur des fauves en nous. L’œuvre s’inscrit dans la démarche assurément poétique de Julie Chaffort qui imagine et fabrique des situations relevant de l’instant magique. Les ingrédients sont le vivant, le chant, la musique, la visibilisation de corps contraints à une trop grande discrétion. Au cœur de ces situations aussi fascinantes que troublantes, Julie Chaffort filme les relations qui existent entre les terrestres (l’ensemble des êtres vivants, sans hiérarchie), les éléments (eau, terre, air et feu), les voix, les sons et les musiques qui prolongent les corps. Le chant des oiseaux, la voix d’une humaine, la puissance d’une chorale, le râle du vent. Les animaux (humain.es compris.es) interagissent avec ferveur et tendresse avec les arbres, la neige, les rivières, les sols. Pensées comme des scènes refuges où les corps existent librement, exultent et s’expriment, les œuvres réveillent des émotions et des sentiments profondément inscrits dans nos chairs terrestres : l’attention, l’inquiétude, l’écoute, l’amour, la perte, la sensibilité, l’absence, la jouissance, la vulnérabilité ou encore le réconfort. Un ensemble d’états qui nous attache les un.es aux autres et qui rythme les cycles d’une longue métamorphose commune aux êtres visibles et invisibles qui peuplent le vivant.

Alors, approchons-nous des fauves. Nous nous trouvons tout près de la ville. On entend les klaxons, les moteurs, le bruissement constant des machines. Comme sur une île. Un territoire entouré d’eau – peuplé d’animaux désirants. Des créatures sauvages et domestiquées. Aucun danger les un.es envers les autres. La cohabitation est paisible et tendre. L’eau, les arbres, la végétation et les chants des oiseaux lient les créatures. Un grizzli, des humain.es, un loup blanc, un renard, des rapaces, un cheval, des moutons, un louveteau. Ensemble et séparés, elles vivent des moments intenses. Les attitudes sont bienveillantes et distantes. Entre les silences, elles déclament des récits poétiques, des histoires d’amour, des chagrins nourris d’attirance et de regrets. T’embrasser le dos. Les créatures sont liées à d’étranges abris. Des architectures singulières pour des corps singuliers. Une maison nuage. Une bergerie. Un refuge coquillage. De la mélisse pour l’apaisement. Du sel rose pour la purification. Ouvertes à toustes, les petites maisons abritent une faune qui semble recluse. Comme isolée du reste de la société urbaine et vrombissante. Des corps invisibilisés, voire inacceptables. Is he willing, can he play? Des loups. Des corps travestis. Un grizzli. Des corps jugés nuisibles par une pensée humaine rétrograde et mortifère. Ici, ielles évoluent sereinement. Les pattes dans l’eau, le visage au soleil. Les créatures désirantes nous racontent les complexités des sentiments amoureux. Les violences et les beautés des amours. Et si tu crois un jour que tu m’aimes, viens me retrouver. Pense à moi.

L’un.e fait du playback face à un ours. Pass this on. Un rapace réagit aux notes jouées par un.e violoncelliste. Un étrange spectacle est en cours. Loin des cabarets, loin des zoos ou des cirques, les vivant.es s’adressent entre elleux. Il en résulte des moments intensément poétiques. Une magie. Un trouble merveilleux. Une harmonie entre les créatures. Une douce intimité. Je me regarde à travers tes yeux. Les êtres mélancoliques et flamboyants déclament des chants d’amours. Attitudes désabusées. Ils forment une chorale polyphonique. Entendre ta voix dans mon oreille. Chaque voix, chaque silence, porte une expérience intime. Un chagrin. Une jouissance. Ils évoluent au creux d’une rêverie tantôt désolée, tantôt sensuelle. Merde à cette vie, maintenant que je t’ai perdu… depuis, à tout jamais, je tombe dans le vide. Entre monologues récités, lectures, chants, rituel sorcier et interprétations musicales, elles racontent l’absence, la perte, le besoin ineffable de l’autre. Because the night belongs to lovers. Elles semblent attendre patiemment. Elles se consolent. Les gestes sont affectueux. Des baisers. Des caresses. Des regards doux. Les espèces s’accompagnent dans une errance sentimentalement collective. C’est un tel soulagement de retrouver l’amour, de dormir dans un lit, d’être serré et touché et embrassé et adoré. Telles des apparitions émouvantes, les créatures fredonnent. I’m in the mood for love. Elles espèrent et désespèrent. Dans ce territoire entre-deux. Exposées et isolées. Elles s’accompagnent amoureusement. Donc, il y a de la vie ici.

Julie Crenn

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+ JULIE CHAFFORT / http://www.julie-chaffort.com/

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