KADER ATTIA /// Le Corps Utopique


Pascale, Fernand Pouillon, Alger (2012)
Caisson lumineux
Courtesy Galleria Continua, San Gimignano/ Pékin / Le Moulin

Le Musée d’Art Moderne de la Villede Paris présente au sein de la collection permanente une exposition monographique de Kader Attia (né en 1970, à Paris). Après une double formation en philosophie et en arts, il expose pour la première fois en 1996 en République Démocratique du Congo, il acquière peu à peu une reconnaissance internationale en exposant notamment à la Biennalede Venise en 2003, à la Biennalede Lyon en 2007, au CCC de Tours en 2009 et se fait remarquer au sein d’importantes expositions collectives. Nous pensons notamment à son installation Ghost (2007) déployant une armée de priants en aluminium [La Route de la Soie, Lille, 2010-2011]. L’exposition parisienne s’articule autour de trois notions : le corps, l’architecture et la culture. Trois matériaux conceptuels à partir desquels il travaille et adapte à ses propres préoccupations : l’identité, la sexualité, l’espace, l’exil, la mutation et l’hybridation. Il analyse avec pertinence les échanges et les barrières qui existent entre l’Orient et l’Occident, notamment grâce aux mouvements migratoires, aux problématiques liés à l’intégration, aux identités, aux religions.

Construire, Déconstruire, Reconstruire : Le Corps Utopique est une proposition que l’artiste a développée à partir d’une œuvre acquise par le musée en 2006. Il s’agit de Piste d’Atterrissage, un diaporama formé de 160 diapositives projetées dans une salle obscure. 160 photographies d’un groupe de transsexuels et de travestis algériens exilés à Paris, alors que la guerre civile et les interdits moraux les empêchent de vivre librement. Sans papiers, ils vivent et travaillent dans la clandestinité. Pendant deux ans, l’artiste a vécu avec eux pour en livrer un travail documentaire intime et engagé. Des images de fêtes, de solitudes, de doutes, d’errances, d’intimités qui nous amènent, à travers ses yeux, dans un univers où l’entre-deux est souligné. Entre deux sexes, entre deux pays, entre deux cultures, les modèles de Kader Attia sont étrangers dans leurs corps et dans une ville qu’ils doivent apprivoiser, ils doivent comme le titre de l’exposition l’indique se construire, se déconstruire et se reconstruire une identité. Il est à noter que Piste d’Atterrissage est le premier jalon d’une recherche portée sur les diverses communautés transsexuelles à paris, Alger et ailleurs. Lors de l’exposition Paris Delhi Bombay au Centre Georges Pompidou (2011) il a présenté son dernier film, intitulé Collage (2011). Un triptyque où sur les écrans se joue les vies de trois transsexuels, à Paris, à Alger et à Bombay. Trois pays, trois contextes et trois situations personnelles différentes. Entre discours politiques, expériences personnelles, explications culturelles, danses, silences et incompréhensions, Kader Attia dresse les portraits de trois vies dont les blessures, les richesses et les sourires nous bouleversent. « Mon film montrera surtout comment d’une culture à l’autre, les points communs existent mais ne se ressemblent pas » (K. Attia).

Piste d’atterrissage (2003)
Diaporama composé de 160 diapositives projetées, 13 mn
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Kader Attia a souhaité prolongé Piste d’Atterrissage en présentant plusieurs œuvres, des collages, des vidéos, des photographies, une installation et des objets, qui, autour de la série de diapositives et des écrits liés à l’utopie de Michel Foucault et du Corbusier créent du sens. Des cités et des corps utopiques au sein desquels il faut nous apprendre à vivre ensemble, dans la différence comme dans la similitude. L’artiste engage un discours relationnel entre l’homme et son environnement à partir d’objets issus du quotidien dont il détourne les fonctions originelles. Ainsi, il présente Inspiration / Conversation (2010), une œuvre vidéo formée de deux écrans où nous voyons différentes personnes, des hommes et des femmes vus de profil, soufflant dans une bouteille en plastique vide. Ils soufflent fort, remplissent la bouteille de leur air et la vident avec une cadence plus ou moins rapide. Les passants de la ville de Douala au Cameroun étaient invités à respirer dans une bouteille d’eau récupérée dans la rue. Le geste est simple, le résultat est troublant, voire violent. En écho à la vidéo est présentée dans une vitrine Signe de Réappropriation, une bouteille en plastique écrasée et transformée en une tong. Le souffle, la bouteille et la tong disséminent une réflexion axée autour de la globalisation et de la traduction des objets. La bouteille retient le souffle et devient une sandale recyclée, récupérée, réappropriée. Sa fonction initiale est déviée.

Inspiration / Conversation (2010)
Diptyque vidéo, 13 min 55 sec
Courtesy Galleria Continua, San Gimignano /
Pékin / Le Moulin

Signe de Réappropriation (2012)
Bouteilles plastiques et vieux tissu
Courtesy Galerie Christian Nagel, Berlin /
Cologne / Anvers

L’homme et la ville, la vie en banlieue au creux des tours entassées, compactées dans les périphéries. Kader Attia qui a grandi en banlieue parisienne, il observe depuis son enfance les tours de briques et de béton qui ont façonné ses paysages. Des paysages qu’il poursuit et reconstruit à sa manière. La photographie Pascale, Fernand Pouillon, Alger (2012) fait références aux logements sociaux imaginés et construits par Fernand Pouillon dans les années 1950. Une femme, vue de dos, fixe la place aux 200 colonnes du Climat de France situé près de Bâb El-Oued à Alger. À Alger toujours, il photographie la terrasse de la maison de ses parents. Au sol, le carrelage est disparate, multicolore. Son père, artisan maçon, qui manquait de carreaux pour former une terrasse homogène, a choisi de mélanger les couleurs et les motifs pour créer une mosaïque. La photographie est dotée d’une symbolique forte, à la fois intime et universelle.

Dé-construire Ré-inventer (2012)
Caisson lumineux
Courtesy Galleria Continua, San Gimignano /
Pékin / Le Moulin

Dans la baie d’Alger, nous retrouvons le béton, des immenses blocs de béton servant de digue entre la ville et la mer. Ils forment aussi un rempart, un obstacle qui empêche la jeune génération de fuir le pays pour retrouver les côtes européennes et cet Occident tant idéalisé (une nouvelle utopie). Autour de la ville, des adolescents jouent au football sur un site archéologique autrefois interdits aux populations colonisées. Les arches de pierres sont aujourd’hui les cages de buts de leurs jeux. Ils s’approprient et transforment ces zones dont ils étaient privés pour en faire des terrains de jeux. La vie reprend au-dessus des ruines romaines (occidentales), l’artiste évoque ainsi la réparation entre l’homme, le territoire et l’histoire qui les relie.

Plus loin, une maquette du Gratte ciel de la Marine (1938), un projet que Le Corbusier avait imaginé pour Alger. Un immeuble destiné à des bureaux, adapté au climat algérois, qui est resté à l’état de projet. Une utopie moderniste ? L’artiste interroge l’échec du modernisme. Un échec que vient souligner la photographie du panneau signalétique de « l’impasse Matisse » disposé devant une immense tour de la cité de Garges les Gonesse. La vision moderniste se trouve littéralement et visuellement dans une impasse. Un fil conducteur que Kader Attia développe au sein de ses collages sur carton [Following The Modern Genealogy – 2012]. Au moyen d’images d’archives issues de revues spécialisées (La Construction Moderne), de cartes postales et de photographies prises par l’artiste lui-même, il déploie des cités utopiques où l’Orient et l’Occident, le passé et le présent, le moderne et contemporain sont rassemblés.

L’Arche de Tazoult (2012)
Caisson lumineux
Courtesy Galleria Continua, San Gimignano/ Pékin / Le Moulin

Nous comprenons qu’à travers ses explorations urbaines et humaines, Kader Attia pose une observation précieuse et attentive de nos sociétés en mutation. Il fouille dans les mémoires pour mieux comprendre et analyser les relations Nord-Sud, les surgissements d’une histoire collective récente et les dérives d’une mondialité incontrôlable. L’architecture et le corps sont associés et questionnés par l’artiste. Ils abritent et sont vecteurs de sens, de discours et d’identités multiples.

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Exposition Construire, Déconstruire, Reconstruire : Le Corps Utopique – Kader Attia, du 25 mai au 19 août 2012, au Musée d’Art Moderne dela Ville de Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.mam.paris.fr/.

Texte en collaboration avec la revue INFERNO / http://inferno-magazine.com/2012/06/23/kader-attia-le-corps-utopique/.

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