[TEXTE CATALOGUE] NOEL DOLLA – Sans entraves ///Instituto cultural do governo ds R.A.E de Macau


Je ne marche plus sur la peinture, je danse librement sous cette jupe de couleur, je me glisse sous ce tablier de peinture comme sous un pont, je suis sans entrave, je ne découpe pas dans la toile, je ne compose pas avec le format.

Noël Dolla – La Parole dite par un œil (1995).

Noël Dolla est un artiste libre. Depuis les années 1960, il développe sans entrave une œuvre où la peinture et la vie interagissent constamment. Le quotidien – ses objets, ses gestes et ses accidents – joue un rôle décisif dans son processus de création. Noël Dolla compose avec lui. Il le déplace légèrement, le manipule, le colore, le plie, le trempe, le marque, le coud et l’articule. Des serpillières, des torchons, des taies d’oreillers, des draps de lit, des mouchoirs en tissu, des gants de toilette, des bandes de tarlatane ou encore des éponges, tels sont les supports de sa peinture depuis 1967. Du linge de maison, des tissus et des éponges pour nettoyer, ces éléments domestiques recèlent une charge corporelle et émotionnelle. Ils sont inscrits dans une mémoire collective, une mémoire du quotidien. Ce sont des objets modestes intimement liés au corps et à la sphère privée.

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, les femmes artistes se sont réapproprié la sphère domestique pour revendiquer leur existence et leurs droits. Le corps, l’intimité et le quotidien sont devenus des outils critiques et politiques pour lutter contre le système dominant. Au même moment, à Nice, éclot la scène Fluxus avec des artistes comme Ben Vautier, George Brecht et Robert Filliou. Ce dernier déclame en 1962 sa célèbre devise : « L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Une devise que Noël Dolla partage et met en œuvre en déplaçant la peinture du champ traditionnel et académique. Dans les mouvances marxistes et libertaires des années 1960, il pratique une peinture résistant à « la violence décorative », libérée de toute forme autoritaire.[1] En faisant le choix, lui aussi, de s’emparer de supports alternatifs il parvient à se défaire du châssis, d’une rigidité et d’une autorité inhérentes à l’histoire de la peinture. La peinture se fâchait, elle n’était plus dans le pot, à la pointe des pinceaux, ni même au bout du rouleau. La couleur était là, sur les sacs de plastique, sur les gants, dans les vessies à glace, sur les lettres des publicités souillées, recouvertes, tachées, juste assez cachée pour dévoiler la beauté dissimulée d’un geste gratuit.[2]

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Inspiré par la vie, les rencontres, les mots, les lapsus, l’artiste porte une attention à tout ce qui lui parvient. Il saisit un objet, un mot, une phrase, une couleur, un motif, retourne une pratique quotidienne (coudre, plier, nettoyer, tremper, pécher) pour les injecter dans ses différentes séries. La vie est la matière première de son œuvre. Les serpillières, les mouchoirs, les gants de toilette, les plumes de coq, l’or, la tarlatane, le liège, les leurres ou les torchons de cuisine, sont des objets complexes, toujours en relation avec le ménager, l’hygiène, le corps, le plaisir. La plume sur la tête de l’indien. L’or dans la bouche de l’édenté. La tarlatane cousue dans les épaulettes de la veste du militaire, ou entre la soie et le feutre du chapeau du dandy. Le mouchoir sous le nez après un massacre, une catastrophe, une épidémie, ou en boule sur les yeux en pleures d’une jeune fille.[3] Alors, le châssis rend son tablier et laisse place aux Étendoirs. Dans le Sud, on voit des étendoirs aux fenêtres. Le linge sèche au soleil, il y a des couleurs, des textures et des motifs à toutes les fenêtres.[4] Des structures métalliques permettent la suspension dans l’espace de serpillières partiellement trempées dans la peinture colorée. Le tissu s’imbibe des jus colorés. L’assemblage des serpillières crée un rythme et fait apparaître un motif. Une donnée que nous retrouvons avec la série des Toiles Libres. Sur les tissus dépliés et teintés (draps de lit, torchons, mouchoirs), l’artiste procède à des empreintes de points. Ils fonctionnent par trois et sont multipliés dans l’espace souple. Le pli, la trame des matières tissées et l’assemblage par la couture génèrent une nouvelle approche de la composition. La série des Croix résulte de manipulations multiples des tissus et des surfaces monochromes. Au fil des manipulations, des expériences et des bricoles, Noël Dolla fabrique un répertoire de formes, de matières, de couleurs et de gestes. Les gestes (plier, déplier, rouler, tremper, teindre, coudre, frotter, remplir, sécher) instaurent une nouvelle approche et une nouvelle pensée du faire de la peinture. Au même titre que les pinceaux, les rouleaux, les doigts, les pots de peinture, les torchons, les chiffons, les cuvettes, les serviettes et les éponges sont les outils du peintre. Ses choix, quant aux supports et aux outils, transpirent à la fois un esprit de contestation et une inquiétude. L’artiste se refuse à une histoire aliénante, à une tradition, à un académisme qui pèse sur la création. Il s’inquiète aussi d’un retour à une pratique de la peinture peu inventive, d’une maîtrise parfaite de la technique, de l’apparence du métier, une peinture « fin de siècle » où le savoir-faire prime sur l’inventivité et l’expérience.[5]

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Qu’ils fassent référence à la maison, à l’atelier ou au chantier, les matériaux souples sont vecteurs d’un imaginaire collectif nourri de gestes, d’anecdotes, de souvenirs intimement liés aux expériences de chacun. La tarlatane, le mouchoir ou le gant de toilette traduisent une résistance à l’encontre d’une forme élitiste non seulement de la peinture, mais aussi de l’art de manière globale. Quelles que soient la condition et l’histoire du regardeur, les supports modestes et populaires représentent un espace de projection mémorielle, intime et sensorielle. Un espace que l’artiste vient habiter de ses gestes, de ses couleurs et de ses motifs. En déplaçant les matières et les gestes du quotidien, il transforme la fonction première de ces objets utile pour opérer à des écarts entre le connu et l’inconnu, entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Par le jeu, la décontextualisation et le détournement, Noël Dolla nourrit un processus de déconstruction et de reconstruction d’une peinture libre, engagée et sincère.

[1] Entretien avec Noël Dolla, avril 2016.

[2] DOLLA, Noël. La Parole dite par un œil. Paris : L’Harmattan, 1995.

[3] Ibid.

[4] Entretien avec Noël Dolla, avril 2016.

[5] Ibid.

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GALERIE BERNARD CEYSSON

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