[TEXTE] EDI DUBIEN – Ma barbe nait comme le printemps

Edi Dubien

Ma barbe nait comme le printemps

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Dans la forêt,

je suis une chose qui devient d’autres choses, qui meurt

qui parfois chante un peu, pense un peu, parfois danse, parfois pleure, parfois dort.

Je n’ai rien à prouver aux politiques sylvestres. On transitionne ensemble.

Loup – Je suis pas trans dans la forêt (2020)

            Dans son poème, Je suis pas trans dans la forêt, Loup écrit que TRANS est un trou, un fossé, un écart.[1] Un espace entre. Entre ce que je suis et le reste du monde. Entre ce que j’ai choisi d’être et une société normative qui refuse de me voir, de me connaître, de me comprendre. TRANS est aussi l’espace où l’imaginaire, la poésie, la rêverie, constituent un rempart, une barricade pour se protéger de ces normes mortifères, de ces assignations étouffantes, de ces violences aliénantes. Un espace qui n’est seulement défensif, puisqu’il est aussi une maison, un jardin, un champ de fleurs, un ciel étoilé, un océan ou une forêt. C’est un espace où Edi Dubien se sent bien et n’a plus rien n’à prouver à personne.

C’est à l’écart de la ville qu’il a choisi de transitionner. Une transition à la campagne. Ça n’a rien de bucolique. En dehors des villes, là où les transitions sont permanentes, visibles et invisibles. Là aussi où il est possible de prendre son temps. TRANS est une zone de liberté, de choix, de sécurité, de sérénité et de résistance. Un espace entre d’Edi Dubien fabrique depuis son enfance pour définir en lui et par lui-même son devenir. Un devenir résolument vivant. Dans cet espace immense se déploient les arbres, les rivières, les herbes, les animaux, les oiseaux, les insectes, les fleurs, le vent. Ielles sont ses allié.es. Edi Dubien avec eux et avec elles une communauté symbiotique où chacun.e est dépendant.e de l’autre. Une communauté où chacun.e prend soin l’un.e de l’autre. Edi Dubien peint, dessine et sculpture la tendresse qui inonde le vivant lorsqu’il est protégé, compris et aimé. Les œuvres donnent une incarnation visuelle et physique à ces relations fusionnelles. Pourtant, nous décelons aussi une tristesse, parfois une amertume, des larmes, un regard songeur, une pointe de nostalgie ? Ce sentiment traverse son œuvre. La tristesse inhérente de la violence vécue par l’artiste, mais aussi par la communauté tout entière, est progressivement devenue une terre fertile. TRANS c’est le nom de la différence entre la chose étrange mouvante et pas finie que je suis et le projet un peu ambitieux de faire coïncider la multiplicité foisonnante des formes de vies animales en deux catégories douteuses. C’est le nom d’un défaut structurel d’imagination. Edi Dubien métamorphose la tristesse en élan vital. Un élan générateur de relations transespèces, des amours hybrides, des corps pluriels. De l’enfant au jeune homme, l’artiste explore des corps en mouvement, organiques, végétaux, minéraux, animaux. Un humain aux mille natures dont l’enveloppe corporelle infuse dans le vivant. Un corps qui se donne la possibilité de devenir autre, d’aller à la rencontre, d’embrasser ou d’enlacer ce que nous avons trop longtemps mis de côté. Edi Dubien fait exploser l’opposition entre ce qui serait la nature d’un côté et la culture de l’autre. Ici tout est réuni dans une même circularité, une même métamorphose éternelle et intemporelle. Les larmes qui coulent le long d’un visage, la sève et le sang circulent, la pluie nourrit les sols, les vagues refluent, les perles de rosée s’évaporent, la cascade frappe les roches. Et la neige, recouvre et transforme.

L’artiste écarte aussi la notion de sauvage au profit d’un vivant hospitalier, bienveillant, protecteur, abondant, réconfortant. Les êtres s’y reconnaissent. L’ours brun retient de sa patte un garçon. Une hyène transporte sur son dos le corps endormi d’un jeune homme. Chaque entité prolonge l’autre – les corps d’affectent les uns aux autres : l’oreille fougère, une barbe végétale ou écureuil, un cri renard, un sexe lièvre, un souffle marmotte, l’épaule rouge-gorge, les larmes torrent, un garçonnet libellule, une roche vache, un dos arbre, un torse ou une bouche fleurs. Toutes les alliances et toutes les fantaisies sont permises. C’est dans cet écart, ce territoire d’absolue liberté, qu’Edi Dubien vit au quotidien en artiste-permaculteur. Sur le papier, la toile ou dans la résine, il en partage généreusement des fragments, des intuitions, des sensations, des visions, des poèmes, des cris, des fantasmes, des énergies et des projections intimes. Il en émane une sensibilité, des émotions intenses, un trouble qui forment d’une manière ou d’une autre un écho avec nos expériences personnelles. Dans cet écart, Edi Dubien partage un émerveillement situé. Son imaginaire écosystème nous emporte et nous submerge. C’est physique. Ses œuvres nous parlent. Elles convoquent la rencontre des histoires, des corps, des mémoires. Elles nous (r)appellent avec douceur et puissance. Elles nous affectent durablement. A leur contact, nous comprenons et nous nous souvenons que nous appartenons toustes à une même communauté vivante, vulnérable, sensible et mouvante.

Julie Crenn, Valognes, mars 2021

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[1] Loup. « Je suis pas trans dans la forêt », in PD- La Revue, avril 2020. En ligne : https://pdlarevue.wordpress.com/2020/04/29/je-suis-pas-trans-dans-la-foret/?fbclid=IwAR2Gps8qGMdxTKbqJxlkylid8Fpk3gdU4mrUXkf-ejmJRIbTTo_Dy859iYE

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+ EDI DUBIEN

++ GALERIE ALAIN GUTHARC – Paris

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