[TEXTE] THIBAULT BRUNET /// Trames médiatiques

Thibault Brunet, série Boîte noire tapis­se­rie #2, 2020, cour­tesy Gale­rie Binome
édition de 5 (+2EA) – 123 × 158 cm
tissage méca­nique par l’ate­lier Néolice – Pixel Point sur métier Jacquard en fils de laine – 8 couleurs.

Thibault Brunet

Trames médiatiques

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Thibault Brunet travaille la matière numérique pour nous donner à voir ce qu’il est difficile, voire impossible à voir et à toucher. Pour aussi donner une forme matérielle et sensible à des données, à des entités virtuelles qui traversent et s’échappent de nos vies. Dans la continuité du projet intitulé Boite Noire, il pense ici une série de tapisseries : médium traditionnel, concret, physique et charnel. Les images numériques, « nuages de points », sont ainsi traduites par le tissage mécanique de fils de laines teintées.[1]

Boîte Noire débute en 2018 alors que Thibault Brunet est en résidence à New York. Il rêve de déserts américains. Il recherche des étendues de sables sur YouTube. Au même moment, en Israël, Donald Trump qui avait pris la décision de déplacer l’ambassade américaine de Tel-Aviv vers Jérusalem, inaugure le nouveau bâtiment le 14 mai 2018. La date est symbolique puisqu’elle correspond à l’anniversaire des 70 ans d’indépendance d’Israël. L’évènement donne lieu à des protestations dans la Bande de Gaza. La répression israélienne est violente : 62 palestinien.nes sont tué.es, des centaines d’autres sont blessé.es. Devant l’écran de son ordinateur, Thibault Brunet observe la situation à distance. Il constate un emballement des flux sur les sites d’informations, YouTube et les réseaux sociaux. À travers une perturbation importante des algorithmes, il se pose alors la question de sa propre observation et compréhension de ce qu’il se passe en Israël, et plus globalement au Moyen-Orient.

Thibault Brunet, série Boîte noire, tapis­se­rie #1, 2020, cour­tesy Gale­rie Binome,
édition de 5 (+2EA) – 123 × 158 cm
tissage méca­nique par l’ate­lier Néolice – Pixel Point sur métier Jacquard en fils de laine – 7 couleurs.

Ses nouvelles recherches l’amènent vers un autre territoire, celui de la Syrie. Dès la fin 2010, la communauté internationale observe et commente Les Printemps Arabes, en Tunisie, puis en Égypte. D’autres pays comme la Libye ou la Syrie embrayent le pas des révolutions démocratiques. Dès le mois de février, différents appels à manifester dans plusieurs villes syriennes sont lancés via les réseaux sociaux. Tous les vendredis, des dizaines, puis des centaines et enfin des milliers de personnes marchent pour réclamer la fin du régime de Bachar el-Assad. À partir du mois d’avril, l’armée du régime tente de maîtriser les foules avec les chars et les armes. Une guerre civile d’une extrême violence éclate progressivement. Depuis le printemps 2011, la guerre en Syrie est documentée par des photographies, des films, des témoignages oraux et écrits. Elle est aussi largement commentée sur les réseaux sociaux. Pourtant, vue de l’Occident, elle semble quasiment invisible. Si elle est médiatisée principalement par le biais des dramatiques mouvements migratoires, il nous est cependant difficile de nous représenter les ravages humains et matériels du conflit.

Thibault Brunet débute alors une récolte d’images. Il parle d’une « boulimie de téléchargements ». Les agences de presse internationale constituent ses sources (BBC, AFP, Russian Today, Belga, Reuters Associated Press, Africa Hot News etc.). Il prend conscience que les images diffusées ne sont pas forcément liées à la Syrie, mais plutôt à Gaza ou à la Libye. Il confronte le vrai et le faux pour comprendre comment, par qui et pour qui cette guerre est racontée. Il compile et superpose les photographies et les vidéos en vue de reconstituer des fragments de quartiers, des rues, des bâtiments. Ce travail de reconstitution numérique donne lieu à une série d’images où apparaissent des vues 3D de ce qui ressemble des maquettes de quartiers désertés à Damas, Alep ou Homs. Des habitations en ruines, des murs organiques enfoncés, des immeubles explosés, des câbles arrachés, des fumées, de rues formées de gravats et de la poussière. L’artiste concède que « nous voyons que nous ne voyons rien » – la reconstitution fixe une interprétation d’une situation extraite à un moment donné.

Boîte Noire trouve une nouvelle métamorphose aujourd’hui puisque Thibault Brunet propose une traduction tissée des images numériques. Plus qu’une traduction technique, le choix de la tapisserie fait écho à sa force symbolique. Elle est en effet une tradition au sein de laquelle s’inscrit l’Histoire. Il s’agit alors pour l’artiste d’inscrire une guerre en cours dans un récit historique et intemporel où s’égrainent les guerres par delà les époques et les zones géographiques. À l’intérieur de cela, une autre tradition occidentale est perçue, celle de la représentation de ruines. Depuis le XVème siècle, les artistes occidentaux s’emploient à représenter des ruines pour non seulement témoigner de civilisations passées – engendrant ainsi un flot de récits, de métaphores et de fantasmes – mais aussi pour manifester un imaginaire de la fin. Par la reconstitution, pixel par pixel, point par point, de lieux détruits par la guerre, Thibault Brunet réalise un travail d’archéologie du présent.[2] Une pratique archéologique, à distance et virtuelle, par laquelle il nous fait entrer dans le chaos.

Les tapisseries donnent du corps aux images, à l’extrême violence qu’elles véhiculent. La physicalité de l’objet réinjecte une part concrète et sensible aux efforts de reconstitutions de lieux détruits, de récits de vies transformées et de traumas. « Il est important que l’on sache qu’on ignore tout. » C’est avec une grande humilité que Thibault Brunet approche une histoire complexe adoptée depuis un point de vue d’autant plus complexe. Pourtant, il ne s’agit pas pour lui de balayer des yeux une guerre en cours dont les conséquences sont palpables au quotidien. À l’invraisemblable invisibilité et silence de la guerre en Syrie, l’artiste opte pour une visibilité physique. L’objet tapisserie nous amène à prendre la mesure d’un conflit qui sévit à ce jour depuis plus de neuf années, et que nous peinons à représenter physiquement et mentalement.

Julie Crenn, Dole, octobre 2020.

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[1] Les citations de l’artiste sont extraites d’une conversation téléphonique menée le 26 septembre 2020.

[2] Il est important de noter que le choix technique de la tapisserie sur un métier Jacquard n’est pas anodin pour l’artiste. Mis au point dès 1801, le métier Jacquard est un procédé technique mécanique de réalisation de tapisseries. Celles-ci sont réalisées à partir de cartes perforées qui permettent la programmation du métier. Les cartes perforées envoient des informations pour guider les crochets qui soulèvent les fils de chaînes. En ce sens, le métier Jacquard est considéré comme l’ancêtre de l’ordinateur. Les tapisseries de Thibault Brunet sont d’ailleurs réalisées à Felletin (Limousin) par l’atelier Néolice qui travaille à partir d’un métier mécanique doté d’un procédé numérique.  En savoir plus : http://www.neolice.fr/

Thibault Brunet, série Boîte noire, tapis­se­rie #1, 2020, cour­tesy Gale­rie Binôme,
édition de 5 (+2EA) – 123 × 158 cm
Galerie Binôme, Paris

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++ GALERIE BINOME – Paris

Thibault Brunet

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