CHRISTOPHER WOOL /// Peintures Ecrans


Le Musée d’Art Moderne dela Villede Paris présente en ce moment la première exposition parisienne du peintre américain Christopher Wool (né en 1955, à Chicago). Le public français avait pu découvrir son œuvre lors de la toute première rétrospective européenne qui s’est tenue au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg en 2006. S’il est reconnu aux Etats-Unis et sur le marché de l’art international, ses peintures sont discrètement présentées au sein des institutions muséales européennes. Christopher Wool est pourtant l’une des figures majeures de la peinture contemporaine. Entre abstraction, Street art, art conceptuel et minimalisme, ses toiles aux grands formats formulent une réflexion pertinente sur l’essence même de la peinture. Il génère depuis les années 1980, une œuvre postmoderne, complexe, riche et critique envers le medium, son histoire et sa portée sur la création actuelle.

Au début des années 1980, il quitte Chicago pour s’installer à New York. Il intègre rapidement la scène artistique de l’époque et entame une démarche picturale basée sur l’expressionisme abstrait de Jackson Pollock, le Pop Art d’Andy Warhol et la peinture informelle européenne (Antoni Tapiés, Georg Baselitz, Hans Hartung, Martin Barré ou encore Pierre Soulage). Il procède à un véritable métissage des mouvements qui l’inspirent et s’approprie les techniques et les codes de chacun : répétition, désinformation, tache, graffiti, minimalisme, aplats monochromes, emprunts textuels etc. Avec ses camarades Jeff Koons, Cady Noland et Robert Gober, il active un processus de déconstruction, de détournement et de retournement non seulement de l’histoire de l’art, mais aussi des mass media et de la société de consommation.

Son œuvre se décline en deux étapes essentielles. Jusqu’à la fin des années 1990, il produit une peinture où le noir et le blanc prédominent. Il peint sur toile ou sur aluminium et procède notamment à l’incrustation de mots et de phrases sortis de leurs contextes. En lettres capitales noires sur fond blanc, les textes dépouillés participent à une totale désinformation et véhiculent tantôt un humour grinçant, tantôt des messages absurdes et abstraits. Prélevés dans des chansons ou des films, les mots et phrases s’inscrivent dans une réflexion postpunk que l’artiste affectionne particulièrement. Les fragments textuels sont imbriqués, attachés ou bien déstructurés et disloqués. Ainsi nous lisons : SEXLUVSEXLUV (1988), SELLTHEHOUSESELLTHECARSELLTHEKIDS (Apocalypse Now – 1988), FOOL (Blue Fool – 1990), TRBL (Trouble – 1990), FUCKEMIFTHEYCANTTAKEAJOKE (Fuckem – 1992), THEHARDERYOULOOKTHEHARDERYOULOOK (Untitled – 2000) etc. Christopher Wool prolonge et renouvelle la technique du Cut-up initiée par William Burroughs. Un procédé participant à l’expression d’une poésie concrète, absurde, associative et radicale. En accord avec l’esthétique punk et le Street art, deux courants qui se rassemblent autour d’une même problématique, celle de l’environnement urbain, la nuit, l’éclatement des normes et le non-conformisme.

Aux peintures textuelles s’ajoute un intérêt particulier pour les tapisseries imprimées dont il conserve les motifs et les transfère au moyen de la sérigraphie sur les toiles vierges. Il utilise une trame abstraite, florale ou végétale issue du domaine industriel et commercial, afin de la retourner. L’ornemental est annulé grâce aux filtres techniques employés par l’artiste. Durant cette première période, il compose un répertoire formel qu’il va conserver par la suite. Un alphabet de signes et de techniques qu’il travaille et retravaille constamment : le graffiti, la gamme chromatique restreinte (blanc, noir, gris, marron, bleu et sienne), la tache, les passages au rouleau. La tache se fait de plus en plus présente dans son œuvre à la fin des années 1990. La sérialité des compositions tachées nous rappelle les tests de rorschach, pourtant la symétrie est absente et l’artiste affiche une grande liberté technique.

Les années 2000 sont marquées par des changements techniques et formels. L’exposition parisienne présente une trentaine de peintures grand formats, toutes produites entre 2000 et aujourd’hui, il s’agit donc d’une sélection d’œuvres récentes dont la plupart sont inédites. Elles traduisent un retour plus important à la couleur et le développement d’une anti-esthétique basée sur la destruction, la désintégration, de l’informe, de la disparition et de l’effacement. Avec une apparente économie de moyen, il accentue le processus multicouche grâce à une superposition des techniques pratiquement indécelable au stade final. Par exemple, il photographie ses dessins, les scanne et les travaille sur Photoshop. Ensuite il imprime l’image, la photocopie, l’agrandit plusieurs fois jusqu’à obtenir des signes pixélisés, indéchiffrables, inidentifiables. Il effectue des sérigraphies ou autres techniques de gravure pour transférer cette nouvelle image sur la toile ou le papier. Celle-ci est partiellement ou totalement recouverte par de larges passages de peinture au rouleau (Mark Rothko, Pierre Soulage), des taches ou des coulures (Jackson Pollock, Sam Francis), des graffitis à la bombe, d’autres sérigraphies etc. Des couches de peinture recouvrent (ou protègent) les dessins initiaux, elles permettent le ratage, la dissimulation. Les lignes tracées à la bombe sont sinueuses, d’apparence maladroite, exécutées rapidement, les taches sont diffuses et les imperfections et accidents volontaires, nécessaires. Un jeu sur les textures est instauré, les épaisseurs, les densités et les propriétés de chaque matière sont exploitées. Projetées, appliquées, transférées, coulées, bombées, elles composent les toiles. Les passages et recouvrements sont multiples, le brouillage des formes est total.

Toute peinture dans cet espace [son atelier] est pour moi une expérience. Je me rappelle que Richard Prince a dit ‘en tant que photographe je pratique sans permission’. Je ressens fondamentalement la même chose quand je travaille avec les écrans de soie. Plutôt que de faire mon travail de manière techniquement parfaite, j’aime trouver mon propre chemin, même si parfois cette approche peut être frustrante. La manière dont je peins est plus proche du fait de la jeter sur le mur et de la regarder plus tard. Habituellement je travaille sur le sol de mon atelier et je monte ensuite des toiles au cinquième étage que j’utilise comme une maison à mi-chemin. Cela signifie que je reviens constamment sur mes peintures jusqu’à ce que je sente qu’elles soient terminées. Quelques fois, cela peut prendre un mois, parfois c’est bien plus long. C’est ce que je trouve très stimulant. Je ne sais jamais combien de temps une œuvre va prendre. Elle doit simplement évoluer à son propre rythme.[1]

Depuis les années 1980, Christopher Wool agit selon une mécanique technique à laquelle s’associe une gestuelle libre, instinctive, brutale. La composition est alliée à l’improvisation, le mécanique au manuel, le numérique au pinceau, le normalisé à l’expressif. Ses toiles et dessins aux apparences trompeusement anarchiques forment des séries où les motifs sont reproduits, revisités et reformés à l’infini. Un art séquentiel, tout en profondeur, qui se propose de digérer, relire et dépasser une histoire dense et riche dont il fallait se débarrasser. Walter Benjamin écrivait en 1935 : « La reproduction technique de l’œuvre d’art représente quelque chose de nouveau, un phénomène qui se développe de façon intermittente au cours de l’histoire, par bonds successifs séparés par de longs intervalles, mais avec une intensité croissante. »[2] Pour atteindre ses objectifs, l’artiste mène une appropriation de gestes et de techniques emblématiques issues de différents courants, différents domaines, du street art au Pop Art en passant par l’art conceptuel et le minimalisme. Il juxtapose, superpose et dissimule les signes, les codes et les références de ce lourd héritage qu’il est parvenu à filtrer et à distancer. Il formule ainsi une synthèse esthétique et une déconstruction critique du medium.

Julie Crenn

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Exposition Christopher Wool, du 30 mars au 19 aout 2012, au Musée d’Art Moderne dela Ville de Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.mam.paris.fr/.

Plus d’informations sur l’artiste : http://wool735.com/cw/images/.

Texte en collaboration avec la revue INFERNO : http://inferno-magazine.com/2012/04/04/christopher-wool-peintures-ecrans/.

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[1] SANDERS, Mark. « Good on Paper » in Another Magazine, n°10, printemps-été 2006.

[2] BENJAMIN, Walter. L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Paris : Allia, 2009.

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