[PUBLICATION] LUCIEN MURAT – ONE TO RULE THEM ALL /// Galerie Suzanne Tarasiève – Paris


Leurs visages, grimacés par la peine, vident leurs réservoirs à complaintes élégiaques,
Pleurent leurs cieux tant aimés desquels elles furent injustement séparées.
Pourquoi les avions finissent-ils toujours par s’écraser ?

Lucien Murat.

Au mur, dans le salon d’une dame âgée, des canevas encadrés lourdement de bois présentent des meules de foin, des chatons mignons, une tour Eiffel, un cygne majestueux, les tournesols de Van Gogh. Réalisés à la main, les canevas sont à la fois les peintures et les tapisseries accessibles aux classes populaires. Un accès à l’image que l’on fabrique point par point. Lucien Murat travaille à partir de canevas assemblés entre eux depuis plusieurs années. Attentif à l’histoire de l’art & craft, l’artiste hybride les techniques pour annuler les persistantes dichotomies entre le high et le low, le Beau et le populaire, bref, entre l’art et l’artisanat. Lucien Murat annule une hiérarchie normalisante au profit de croisements inattendus et délicieusement absurdes. Il s’empare alors des subcultures (jeu vidéo, bande dessinée, canevas, science-fiction) pour générer des alliances avec la peinture, le cinéma, la sculpture et la tapisserie. La cohabitation des techniques et des références génère un chaos, une violence, une explosion, un vertige, une résistance.

L’œuvre de Lucien Murat prend aujourd’hui une nouvelle dimension. Ses peintures hybrides présentent un monde posthumain où les cyborgs ont pris le contrôle de la Terre. La lumière y est aveuglante. Parmi les pneus et la ferraille, il est possible de déceler des odeurs d’huile, d’asphalte brûlé, de gaz toxiques, de métal et d’hydrocarbures. L’air y est irrespirable, chaud et humide. Le temps, tel que nous l’avons créé, est littéralement suspendu. En haut et en bas des compositions, deux bandes noires encadrent les peintures/tapisseries. Empruntées au cinéma, elles articulent visuellement une continuité entre les œuvres qui apparaissent comme les images fixes d’un film en construction. A la manière d’un film dont chaque scène est arrêtée, l’artiste représente tous les points de vue d’une même situation. Il se concentre ainsi sur les regards, les mouvements et les actions. Au fil des œuvres se développe un récit, un scénario mythologique dont les personnages, les décors, les scènes et les costumes ont été fabriqués sur mesure par l’artiste. Ce dernier souhaite représenter le monde numérique dans ce qu’il comporte de sublime (au sens de ce qui nous dépasse), d’extrême violence et de confusion. Un monde en mouvement permanent, fait d’informations, de codes, d’images, de flux. Un monde formé de pixels que nous retrouvons à la fois dans les canevas, mais aussi sur les textiles imprimés, réactifs aux sources lumineuses, la fabrication de glitchs et l’ajout en peinture de motifs complexes. À partir de ces différents plastiques et iconographiques, Lucien Murat élabore la genèse hypothétique d’un monde numérique : d’un paysage érotique et vrombissant des crânes ailés surgissent à la pointe d’éclairs vert fluo venue du ciel. Les crânes s’explosent au sol, sur les carcasses de voitures, sur des montagnes de pneus, sur les « vestiges d’un temps mort » que le dernier des humains contemple silencieusement l’avènement d’un monde nouveau. Vina, la Mère Génitrice, fait son apparition. Son corps anthropomorphe est fait de colère, de chair et d’acier. Tahamaker, le dernier crâne ailé fait irruption. Il viole Vina qui, quelques mois plus tard donne naissance à trois fils qui vont n’en faire qu’un seul : Mégathesis. Le héros est doté de trois bras, de quatre jambes et d’une tête lacérée. « Il refuse toute identité. » Mégathesis est un être de douleur, de honte et de puissance. En vomissant toute la bile de son corps, il engendre cinq mondes, cinq abominations liées aux cinq sens : Haptomaisaker (le toucher), les Anhormakers (la vue), les Akoetors (l’ouïe), Téhamaker (le goût), Osmekor (l’odorat). D’œuvre en œuvre, nous accompagnons Mégathesis dans sa rencontre avec les cinq mondes peuplés de créatures atroces, armées et stridentes. En dehors de toutes normes, leurs corps sont excessivement musclés, volontairement non genrés, outrageusement augmentés ou mutilés. Mi-humains, mi-cyborgs, les personnages composent la trame d’une fiction épique, brutale et extrême.


À propos du rôle des artistes, Jacques Rancière écrit : « La fiction n’est pas la création d’un monde imaginaire oppose au monde réel. Elle est le travail qui opère des dissensus, qui change les modes de présentation sensible et les formes d’énonciation en changeant les cadres, les échelles ou les rythmes, en construisant des rapports nouveaux entre l’apparence et la réalité, le singulier et le commun, le visible et sa signification. Ce travail change les coordonnées du représentable ; il change notre perception des évènements sensible, notre manière de les rapporter à des sujets, la façon dont notre monde est peuplé d’évènements et de figures. » En proposant une représentation convulsive et spectaculaire du monde numérique, Lucien Murat figure une réalité dont tous les paramètres sont amplifiés. Au creux de cette fiction mythologique s’inscrivent un malaise, une violence, des traumas, des haines, de conflits que nous expérimentons actuellement ou bien que nous pressentons dans un avenir plus ou moins proche. Sur cette Terre posthumaine, la pénurie d’oxygène entraîne la disparition du Vivant. Seuls les robots subsistent. Aveugles et passionnés, ils rejouent les mêmes drames, les mêmes combats et les mêmes erreurs.

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English version ///

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Their faces, grimacing with grief, empty their tanks of elegiac laments,
Weep for their beloved heavens, from which they were unfairly parted.
Why do airplanes always end up crashing?

– Lucien Murat

Hanging on the wall of an elderly lady’s living room are canvases, heavily framed in wood, featuring haystacks, cute kittens, an Eiffel tower, a majestic swan, Van Goghs sunflowers. Made by hand, these are the paintings and tapestries accessible to the working classes, a connection to images produced item-by-item. For several years now, Lucien Murat has created new work by assembling canvases. Aware of the histories of arts and crafts, the artist crossbreeds techniques to cancel the persistent dichotomies between high and low, the beautiful and the popular, between art and handicraft. Murat abandons a normalizing hierarchy, preferring unexpected and delightfully absurd amalgamations. He then borrows from subcultures (video games, comics, canvas, science fiction) to generate alliances among painting, cinema, sculpture, and tapestry. The comingling of techniques and references creates chaos, violence, explosion, vertigo, resistance.

Today, Murat’s work is taking on a new dimension. His hybrid paintings present a posthuman world in which cyborgs have taken over. The light on earth is blinding. Among tires and scrap metal, smells of oil, burnt asphalt, toxic gases, metal, and hydrocarbons can be discerned in the toxic air, the heat and humidity. Time, as we have created it, is literally suspended.

Black strips frame the paintings/tapestries at their top and bottom edges. Borrowed from the cinema, they visually articulate a continuity among them, like stills from a movie shoot. Like a film in which each scene is stopped, the artist captures every point of view on the same situation. He focuses on the gazes, movements, and actions of his characters. As the works unfold, a story develops, a mythological scenario whose characters, sets, scenes, and costumes were custom-made by the artist. Murat strives to represent the digital world in its sublime dimension (in the sense of what exceeds us), its extreme violence, and its confusion. A world in constant motion, composed of information, codes, images, flux. A world of pixels that we find on canvas, on printed textiles, reactive to light sources, the manufacture of glitches, and the addition of complex patterns.

From these varied materials and iconographies, Murat elaborates on the hypothetical genesis of a digital world: winged skulls emerge from an erotic, pulsating landscape, at the tips of fluorescent green flashes in the sky. They explode on the ground, on the carcasses of cars, on piles of tires, on the quot;vestiges of a dead time; from which the last human silently contemplates the advent of a new world. Vina, the Mother Genetrix, makes her appearance. Her anthropomorphic body is made of flesh, steel, and anger. Tahamaker, the final winged skull, bursts in. He rapes Vina who, a few months later, gives birth to three sons who would become one: Megathesis. The hero has three arms, four legs, and a lacerated head. He refuses any identity." Megathesis is a being of pain, shame, and power. By vomiting all the bile from his body, he generates five worlds, five abominations linked to each of the five senses: Haptomaisaker (touch), Anhormakers (sight), Akoetors (hearing), Téhamaker (taste), and Osmekor (smell). From work to work, we accompany Megathesis on his encounter with the five worlds populated by atrocious, strident creatures and their weapons. Eclipsing every norm, their bodies are excessively muscular, deliberately genderless, outrageously augmented or mutilated. Part-human, part-cyborg, these characters write the plot of an epic, brutal, extreme fiction.

Discussing the role of artists, Jacques Rancière wrote: « Fiction is not about creating an imaginary world, in opposition to the real world. It is the work of dissent, that alters the modes of sensitive presentation and the forms of enunciation by changing frameworks, scales or rhythms, by building new relationships between appearance and reality, the singular and the common, the visible and its meaning. This work changes the coordinates of the representable; it changes our perception of sensorial events, our way of relating to them as subjects, the way our world is populated by events and figures. » By proposing a convulsive and spectacular depiction of the digital world, Murat presents a reality in which all parameters are amplified. At the heart of this mythological fiction are the uneasiness, violence, trauma, hatred, and conflicts that we are experiencing now or that we foresee in the more or less near future. On this posthuman earth, the lack of oxygen has led to the disappearance of the living. Only robots remain. Blind and passionate, they replay the same dramas, the same battles, and the same mistakes.

Julie Crenn

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1 Jacques Rancière, Le spectateur émancipé (Paris: Editions de la Fabrique, 2008), p. 72.

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+ GALERIE SUZANNE TARASIEVE – Paris

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